Erwan Sene: Zona Gargantua
Zona Gargantua
sous la direction de Pierre-Alexandre Mateos and Charles Teyssou
La galerie Balice Hertling est heureuse de présenter “Zona Gargantua”, la première exposition personnelle d’Erwan Sene. Elle introduira une dizaine de sculptures qui sont aussi pour certaines des pièces sonores et des œuvres graphiques. Produites à partir d’objets trouvées dans les rues de Paris, les pièces d’Erwan Sene peuvent sembler a priori interdites ou muettes. Moulées, recouvertes de différentes textures, habillées et déshabillées, ces ruines sont l’objet d’un véritable travail de sape. Elles ressemblent à du mobilier urbain issu de l’imaginaire parisien des Trente Glorieuses (1945 - 1975) durant lesquelles la capitale française fut tellement obsédée par l’idée de modernité qu’elle tenta d’en incarner l’esprit dans le moindre de ses traits, des toilettes publiques à la conception de l’aéroport Roissy-Charles de Gaulle. Mais ici les lampadaires, vespasiennes ou latrines de gare, semblent avoir été extraits des profondeurs de la ville. En réalité, elles ont été retravaillées afin de composer une géographie grotesque. Imaginez si l'humaniste français du 16ème siècle François Rabelais avait été un concepteur de jeux-vidéo : “Zona Gargantua”, sa dernière incursion dans cette industrie, se déroule dans un Paris néo-médiéval où toutes les textures s’additionnent en strates maculées. Protubérances mécanisées ainsi que dispositifs de congestions et de digestions s’allument et clignotent au son des boniments secrets de camelots.
Ses œuvres sont travaillées à la manière d’accessoires de parc d’attractions, comme si l’artiste refusait leurs destinées d’objets voués à la casse. Les sculptures sont ensuite habillées de glacis divers, croutes ou mucus fangeux mimant un état d’obsolescence avancé. Ces objets de la marge sont aussi doués de parole comme des automates rouillés. À première vue, ils parlent la langue des catacombes, tintent comme des vieux jouets abandonnés : langage morse, borborygmes d’égouts, louchebem, argots célébrés dans les bars d’ivrognes et par la muse situationniste Alice Becker-Ho dans Les Princes du Jargon (1995). Il faut du temps pour déchiffrer les grondements de la ville. C’est en fait toute l’anatomie de la “Zona Gargantua” qui chante comme un concert vicié. Ce travail sonore, de bourdonnements sourds et de cris étouffés accompagne la sortie de son album JUnQ avec le label Berlinois, PAN, en mars 2023.
L’une des inspirations de “Zona Gargantua” fut l’affiche de Georges Rippart (1871-1935) où trône le géant de Rabelais : Gargantua pissant du haut de Notre-Dame sur des parisiens. Comme dans un baptême païen, il s’agissait pour le fils de Gargamelle de rependre les paroles maltraitées des Évangiles accaparés par quelques hommes d’Église. Au-delà d’un imaginaire médiéval de boue et de cendre, c’est à un univers technologique en décomposition auquel Erwan Sene fait référence. Son Paris des bas-fonds est rendu abstrait, à l’état d’abysses digitales. PMU, bouches d’égout, palissades grises balayées par le vent, oiseaux ivres, et cimetières composent cette “Zona Gargantua”, un paradis artificiel à l'intersection des quartiers de bidonvilles de Subure (Rome) et de Kowloon (Hong-Kong).
Dans ce parc à thème, les sculptures semblent abriter des colonies de rats ou de pigeons méthanes. Les bas-reliefs sortent d’un mauvais rêve de Mirapolis, ce parc d’attractions de la petite couronne parisienne oublié et en ruine dédié au géant Rabelaisien. D’autres œuvres rappellent les expérimentations plastico- atomiques de Tetsumi Kudo ou les interfaces corps-machines de Tishan Hsu. Enfin, les maquettes exposées au rez-de-chaussée sont comme des mini-théâtres malades. Dans la “Zona Gargantua”, personne ne parle la même langue mais tout le monde se comprend, tout semble sentir mauvais mais il n'y a pas d'odeur, rien n’est propre mais tout est complètement stérile. “Zona Gargantua” est ce qui arrive à Paris lorsqu’on lui enlève ses couches successives de botox, « Sous les pavés, le collagène! ».
Pierre-Alexandre Mateos et Charles Teyssou