Isabelle Cornaro
Pour sa quatrième exposition à la galerie, Isabelle Cornaro présente des sculptures et des peintures qui évoquent un paysage vacillant dans la lueur du crépuscule. Les couleurs de la tombée de la nuit, que l’artiste décrit comme « à la fois naturelles et anti-naturelles, » dominent les plans nets de ses six socles peints au spray (Untitled, P#14-18, 2018) et les surfaces mates de ses sept tableaux encadrés de laiton vibré (Golden Memories, 2018). Les bleus et violets utilisés par l’artiste sont électrisés, tandis que ses jaunes et rouges s’estompent vers des gris cendrés et des bruns terreux.
La couleur a toujours tenu une place importante dans le travail de Cornaro, mais peut-être encore davantage dans le cas présent. En préparation de cette exposition, elle a réfléchi à « l’anamorphose des couleurs » et l’impact qu’un changement de point de vue peut avoir sur leur intensité, et ainsi sur l’identité perceptible d’un matériau ou d’un objet. Le crépuscule a un effet radical sur la perception des couleurs, des formes et des distances; ce moment fugace avant que tout ne devienne noir. Peintes dans les tons contusionnés de nuages menaçants, et maintenant présentés sous une forme austère et autonome - non plus groupés à la manière d’une scène ou d’un paysage, les sculptures de l’artiste apparaissent d’autant plus minimalistes.
Cornaro emploie le terme « fantôme » pour décrire les tableaux intitulés Golden Memories. « Transcription d’un processus
similaire à la photographie, » l’artiste explique que ces travaux capturent un « aspect résiduel de la peinture, le témoignage d’un moment dans l’atelier. » Cornaro considère la série des Golden Memories « comme de la poussière, le résidu d’une autre pratique» et, de fait, les peintures réalisées sur de la moquette en laine comportent des traces - particules de peinture projetée, de poussière et de colle - des matériaux utilisés par l’artiste dans la fabrication d’autres oeuvres. À l’aide d’un pistolet à peinture, les socles ont été recouverts de petites taches de peinture qui, d’un certain point de vue, rappellent le grain du film. « C’est une surface vibrante, » explique Cornaro, qu’elle compare à un « éclat de couleur » cinématographique venant orner les surfaces horizontales des socles, dont certaines portent aussi des ensembles d’objets brillants ou informes (pierres et fausses pierres; chaînes et barres métalliques; masques d’animaux, doigts coupés et tâches de sang en plastique); ces objets comme ceux des collections enfantines brillent au soleil mais ne sont d’aucune valeur.
Ils font référence aux matériaux, comme le métal ou la pierre, qui sont extraits du sol, et plus généralement à ce qui est interne ou souterrain. Le travail physique nécessaire à leur extraction ajoute une valeur qui se multiplie au fur et à mesure que les
matériaux sont raffinés et mis en circulation sur le marché global. Les objets de Cornaro, abordables et produits en masse, sont contrefaits dans une certaine mesure lorsqu’elle les plonge dans du nickel (un matériau pour fabriquer la monnaie). Ces trésors étincellants contrastent avec l’obscurité du souterrain. Ici, pour la première fois, certains des socles de Cornaro sont nus. Allégés de leurs charges, ils changent de fonction et se tiennent seuls à l’image de stèles, de pierres tombales ou deruines. Bien que Cornaro s’écarte de l’expressionnisme, et de toute trace de la main ou du corps, nous sommes pris dans un
mouvement interrompu face à ses oeuvres.
Dans son récent roman expérimental, Lincoln in the Bardo, George Saunders imagine les pensées du président des États-Unis lors du deuil de son jeune fils : “J’avais tort quand je le pensais guéri et stable, quand je pensais que je l’aurais toujours. Il n’avait jamais été guéri, ni stable, mais seulement une boule d’énergie, éphémère, de passage. J’avais des raisons de le penser. N’avait-il pas été différent à la naissance, encore à quatre ans, puis à sept, jusqu’à éclore de nouveau à neuf ans ? Il n’était jamais resté le même, ne serait-ce que d’un instant à l’autre. Il émergeait du vide, prenait forme, était aimé, éternellement destiné à replonger dans le vide.”
Cornaro nous rappelle l’instabilité des paysages et de la couleur, la violence et la fragilité inhérentes à la condition humaine. Ce qu’Erwin Panofsky décrivait comme élégiaque dans les scènes de Nicolas Poussin — un artiste qui inspire toujours Cornaro — semble être présent ici sous l’aspect de lamentations poétiques dans les formes et les couleurs. Peut-être que la vie est un flash coloré : hasard total, éclat absolu. Il est question de la « consistance des choses que vous imaginez. »
- Lillian Davies
(traduit en français par Nina Gautreau)
Citations de l’artiste provenant de conversations dans son studio à Paris, Septembre 2018
Georges Saunders, Lincoln in the Bardo, New York : Random House, 2017. p.244