Buck Ellison: Useful Life
À moins de vivre en autarcie, tout le monde participe à une « équipe de représentation ». Le terme est celui qu'utilise le sociologue Ervin Goffman dans La mise en scène de la vie quotidienne (1973) pour désigner le jeu partagé par un groupe social, par « tout ensemble de personnes coopérant à la mise en scène d'une routine particulière ». Cette « façade sociale », écrit-il encore, « tend à s'institutionnaliser, à prendre une signification et une stabilité indépendante des tâches spécifiques qui se trouvent être accomplies sous son couvert, à un moment donné ».
Celle-ci devient alors une « représentation collective » et un « fait objectif », prenant tour à tour chez Buck Ellison l'apparence d'une femme vêtue d'un costume souple grège, d'un couple affairé à la préparation de pâtes maison ou encore d'individus obnubilés par l'épineux choix d'un plateau de fromage. Les scènes que nous venons de décrire proviennent de Louisa, la première exposition de l'artiste à la galerie Balice Hertling en 2017.
Né à San Francisco, Buck Ellison passe son enfance et son adolescence à s'imprégner des rites d'apparition et des normes de conduite qui deviendront la matière de son travail. Soit la reconstitution d'un certain milieu social WASP (pour White Anglo-Saxon Protestant) dont il participe, et décortique désormais de l'intérieur. Ses prises de vues emprisonnent un instant minutieusement mis en scène, succédant à de longues recherches. Pour chacune d'entre elles, il assemble des accessoires, repère des lieux et caste des mannequins amateurs.
Aussi cristallin que le sourire de ses protagonistes, le résultat doit son étrangeté à cette sédimentation de couches temporelles. La spontanéité y règne en maître, les actions sont d'une simplicité roborative, et pourtant, quelque chose trouble l'illusion. Tout y est légèrement trop mécanique, artificiel, chorégraphié. Buck Ellison ne se moque jamais de ses sujets, pas plus qu'il ne les caricature. L'infime décalage ressenti, cette distanciation qui se glisse entre eux et nous comme un voile, ne provient pas tant des codes représentés que de phénomènes latents. Soit l'investissement de capitaux dans des biens et services extrêmement onéreux (l'éducation, la santé, la garde d'enfants), et en cela fortement susceptibles de faire mentir l'égalité des chances.
Useful Life, le titre de la seconde exposition de l'artiste à la galerie, se réfère à la durée pendant laquelle un actif financier continue de générer un revenu. À la terminologie glaciale du monde économique répond la structure rigide de son premier film, Henry, Henry, Henry. Soit trois vidéos au scénario identique, tournées avec un réalisateur de publicités, et montées au format standard de celles-ci d'environ une minute. Dans chacune, un homme se réveille, lit le journal et prend son fils sur les épaules. Au fil d'une litanie de tropes idéalisés issus des représentations du luxe, ils performent alors masculinité idéalisée du naturel taquin dont on fait les publicités pour mousse à raser mais aussi, apparemment, les leaders économiques.
Bien que chaque film présente un mari différent, ils ne se distinguent les uns des autres que par d'infimes nuances : l'équipe de baseball qu'ils soutiennent, les universités de l'Ivy League qu'ils ont fréquentées ou le type d'articles qu'ils choisissent de lire dans le journal. Tout se passe comme si la caméra s'était séparée puis remariée à trois hommes différents, passant d'un Henry à l'autre à mesure que décroît leur utilité respective, leur « useful life ».
Avec cette exposition, Buck Ellison vient titiller la vision normalisée de la séduction que distillent les publicités de produits de luxe. Les schémas narratifs en découlent, ceux qui finissent par être érigés en horizons d'attente. Seulement, entre la séduction des images et le bricolage pratiqué concrètement, l'écart est abyssal.
Ingrid Luquet-Gad