Christoph von Weyhe & Dennis Cooper
Parfois les extrêmes s’attirent. Ce qui est trop proche s’annule, ce qui est distant offre contrepoints et incitation à penser. Telle est la cohabitation, dans une exposition, de Dennis Cooper et de Christoph von Weyhe. Dennis vient de Los Angeles et est, d’abord et avant tout, écrivain. Poète, auteur de fiction reconnu pour sa capacité à intégrer l’action la plus extrême dans la forme la plus élaborée, il a beaucoup écrit sur l’art et s’est récemment livré à la pratique de l’art : collaborant avec Gisèle Vienne sur un certain nombre de performances ; avec Zac Farley, ensuite, sur deux films ; enfin, en réalisant des romans à partir de gifs. Cette série commença avec Zac’s Haunted House (La maison hantée de Zac), et rappelle son cycle George Miles, du nom d’une personne réelle qu’il aima – George Miles –, qui bascula ensuite en archétype d’innocence en danger. Cooper fut un jour qualifié de premier écrivain avec Internet, et ses romans de gifs sont à la fois une nouvelle branche de l’art numérique et une nouvelle manière d’écrire, qui comble le fossé traditionnel entre peinture et littérature. Ici, littéralement, il écrit avec des images ; il insère la technologie dans la littérature et étend le champ de ce qui est considéré possible dans ce médium. Ces oeuvres sont des films : les images bougent et tissent leur relation au monde. Elles sont aussi pleines d’humour noir. Elles semblent être des romans, donc fondées sur un récit, et pourtant ce même récit est sans cesse brisé, énigmatique : quand les mots sont assemblés, ils donnent l’impression de fournir un sens plus clair que les images.
Christoph von Weyhe n’utilise pas Internet. Qui sait s’il connaît les gifs ? Mais, depuis soixante années, il poursuit le cours de son travail, étendant les perspectives des manières de peindre, dans le développement de sa propre technique et le réarrangement, pour lui, de ce que pouvait être l’art. Il a grandi, non pas à Pasadena, mais dans la campagne du Nord de l’Allemagne. Hambourg fut la ville qu’il quitta pour devenir peintre, à l’âge de de vingt ans à peine. Au début des années 1980, au tournant de la quarantaine, il fut pris d’une telle nostalgie pour le port qu’il quittait sur le chemin de Paris, devenant artiste, qu’il y revînt. Là, sur le sol du port, toujours fasciné par le spectacle des bateaux, des lumières, du travail, il réalisait des gouaches, et revenait à son atelier parisien, pour prendre trois mois, six mois, parfois un an, pour achever ces peintures exquises, où chaque ligne est une couture dans le tissage de la toile. Il le fait encore aujourd’hui. Christoph est un peintre complet, qui se pose des questions de peintre : comment abstraire quelque chose de quelque chose ? Comment traduire l’émotion ? Comment faire de la peinture ce qu’en disait Barthes, l’art de la mémoire, non du souvenir ? Son oeuvre donne le sentiment de la mémoire, chaque ligne de ses oeuvres est un signal du fonctionnement du cerveau. La persévérance de son travail, en secret, presque en se cachant, avant d’être capable de commencer à le montrer véritablement, il y a quelques années seulement, est admirable.
Une des premières personnes à qui il le montra fut, soit dit en passant, Dennis Cooper, qui, parmi d’autres artistes – des artistes californiens, notamment – conforta Christoph dans la nécessité de montrer ce qu’il faisait. Cette exposition résulte du profond respect entre artistes, est un signe de complicité artistique. Les extrêmes s’attirent. Voyant leur art, regardant leur art, on peut commencer à se dire qu’ils n’occupent pas des positions aussi opposées qu’on aurait pu le penser à première vue : ils creusent des interrogations similaires. La mémoire, la perception, l’amour, la perte, le temps, l’imagination, la suggestion, la sublimation, le travail. Selon Dennis, le point de départ et d’aboutissement de toute grande oeuvre d’art est le « charisme ». Peu d’oeuvres sont aussi charismatiques que les peintures de Christoph. Que veut dire « charisme » ? Qui sait… Mais quand on le voit, on le sait pour sûr.
Donatien Grau