par le photographe et cinéaste Fabien Vilrus et le créateur de mode Nicolas Guichard
organisée par Juan Corrales
Balice Hertling project space
47 rue Ramponeau, Paris
La Kaz, un habitat réunionnais menacé
Il n'est pas toujours facile de représenter un pays et son peuple quand leur représentation a été marquée par l'esclavagisme, le colonialisme et le racisme. En effet, le regard esclavagiste et colonial a longtemps dominé les représentations de l'île de La Réunion, de ses paysages, de son peuple et de sa culture. Entre racisme et paternalisme, ces images ont absenté les Réunionnais.es. À partir des années 1960, d'autres images apparaissent visant à refléter une réalité sociale - pauvreté, travail, rituels des classes populaires. Dans les années 1980, le tourisme impose l'image de « l'île de tous les métissages » et de « l'île intense », qui masque à nouveau la complexité et la multiplicité du peuple réunionnais et de la forme de modernisation que l'État français impose. Puis de plus en plus d'artistes réunionnais.es s'emparent de la photographie et explorent cette forme de représentation.
Avec La Kaz, Fabien Vilrus et Nicolas Guichard offrent un regard sur une jeunesse et un habitat souvent invisibilisés. Une jeunesse dont nous connaissons peu les pratiques, les désirs et les aspirations, et dont, très souvent, l'individualité est ignorée. Or, 21% de la population réunionnaise est jeune, mais cette jeunesse est plus frappée par l'échec scolaire qu'en France (31% des jeunes sorties du système scolaire n'ont pas de diplôme) et connaît un taux de chômage deux fois plus élevé qu'en France. Mais que font ces chiffres dans un texte qui accompagne une exposition de photos ? Certes ces chiffres ne disent rien des vies individuelles et des différences dues à la classe, le genre, la sexualité, la racialisation, mais ils indiquent une réalité, celle d'une colonialité au 21ème siècle.
La Kaz, c'est un habitat qui disparaît, au profit de constructions qui sont très peu en rapport avec le climat et dont l'architecture méconnaît d'ordinaire les exigences d'une vie quotidienne d'une population dont la majorité vit au-dessous du seuil de pauvreté. En photographiant cet habitat identifié comme appartenant à une tradition qui serait inférieure à une modernité, Fabien Vilrus et Nicolas Guichard revalorisent une architecture locale, née d'une économie et d'une culture. Car si la kaz méritait d'être aménagée, sa disparition participe à une francisation accélérée de l'île. Habiter ce n'est pas seulement avoir un toit, c'est construire un espace qui accueille, qui ne referme pas, qui ne clive pas. L'habitat a été à La Réunion, comme ailleurs, un marqueur social, racial, et culturel, il le reste. Ce qui relevait d'une vie collective et solidaire est marginalisée au profit d'une vie fortement individualiste où le centre commercial est devenu l'espace de la rencontre pour des jeunes femmes et des jeunes hommes. Une nouvelle sociabilité reste à inventer.
L'exposition de Fabien Vilrus et Nicolas Guichard nous invite à porter un regard neuf sur la jeunesse réunionnaise.
- Françoise Vergès