Forbidden to Forbid: Goswell Road at Balice Hertling

Mai 31 - Jul 13, 2018 

commissariat: Paul Clinton

 

avec les oeuvres de : Lionel Soukaz, Oreet Ashery, Giles Round et Beth Collar

archives de : Pierre Klossowski, Pierre Zucca, Claude Faraldo et Bazooka

 

Photo: Anthony Stephinson

Courtesy Goswell Road and Balice Hertling, Paris

 

Galerie Balice Hertling
47 rue Ramponeau, Paris

 

Le désir, affranchi de toute contrainte, peut-il véritablement démanteler la société et le capitalisme ? La réponse était « évidemment » pour bien des personnes concernées par Mai-68 puis les années de trouble civil qui ont suivi, donnant naissance aux mouvements de libération des homosexuels et des femmes en France. Ainsi, les notions de famille, de morale et de reproduction étaient-elles jugées bourgeoises et répressives tant par les marxistes que par les révolutionnaires sexuels, dont certains déclaraient qu'il devrait être « interdit d'interdire ». Cette exposition explore un contre-courant d'artistes qui, bien que cherchant à mettre fin à l'oppression, ont remis en cause l'idée selon laquelle le désir serait une force essentiellement révolutionnaire at- tendant de se déployer ou que la liberté sexuelle libèrerait tous les individus de manière équitable. Ce dernier comprend à la fois des artistes qui travaillent dans l'immédiat après-68 - Claude Farraldo, Lionel Soukaz, Pierre Klossowski et Pierre Zucca - ainsi que les recherches plus récentes d'Oreet Ashery, Beth Collar et Giles Round qui montrent l'ambivalence de la liberté de différentes formes. L'ironie du titre souligne le problème majeur qui émergerait lors d'une libération éthique : c'est une règle contre les règles, une prohibition contre la prohibition. Les groupes révolutionnaires se retrouveraient confrontés à leurs propres lois et conflits internes. De la même manière que cette phrase implique une contradiction, cette exposition constitue une tentative spéculative de mettre en lumière les complications dans l'idée de liberté sexuelle et de genre. 

L'exposition inclut le travail du réalisateur expérimental Lionel Soukaz, une figure-clef du mouvement de libération de l'homosexualité français. Amor (2006) est atypique dans sa production personnelle habituelle, focalisé sur des moments de tendresse, il met de côté le travail militant proposé plus jeune. Il se compose de rushs de son film le plus viscéral et engagé, IXE (1980), conçu plus de trente ans auparavant avec l'objectif de choquer les censeurs. S'il peut à première vue paraître nostalgique de l'époque de la libération homosexuelle, l'usage de la musique dans Amor rappelle les bandes-son ironiques de Kenneth Anger qui représente des scènes de transgression comme presque romantiques et standardisées - une forme illusoire de liberté - alors que le sexe à l'écran dans le film de Soukaz est plus léger, amusant et désengagé que révolutionnaire. En effet, dans son travail Soukaz a souvent émis des réserves quant à la promesse utopique de l'expression sexuelle libre - son film le plus célèbre, Race d'EP (1979), se termine sur une mise en garde faite aux homosexuels contre la libération superficielle des ghettos gays et les risques d'assimilation - pendant qu'il dénonce en interview les tendances machistes et homophobes de 68. Mais comme preuve de la sexualité douce et ouverte mise de côté lors d'un précédent film militant, il est clair que Amor montre que, à l'occasion, les moyens de lutte pourraient être vus comme encourageant une forme de machisme et d'héroïsme. Les luttes d'opposition peuvent parfois se retrouver à ressembler à ce qu'elle combat très précisément. 

Un point saillant de la pensée intégrant la sexualité à la politique anti-capitaliste après-68 était l'argument selon lequel l'industrie étouffait les émotions - une affirmation qui, si l'on en croit l'artiste et philosophe Pierre Klossowski, ne rend pas compte de la manière dont le capitalisme exploite le désir. Son dernier ouvrage La Monnaie Vivante (1970) - publié seulement deux ans après les manifestations - rétorque que le capitalisme, loin de réprimer le désir, est en fait le produit des forces érotiques à l'intérieur de chacun d'entre nous. Se contenter de cesser de restreindre la sexualité ne serait pas suffisant à changer le système. Ses dessins érotiques, comme ses films soft-core et ses photographies réalisées avec Pierre Zucca, reviennent toujours aux mêmes images, mettant en évidence combien il est difficile de séparer le désir de son objet - de réellement délier la passion du produit. Mais les photographies désincarnent aussi leur propre effet érotique. Mises en scène de façon théâtrale, avec des gestuelles maniérées et des vignettes à l'aspect démodé pour les années 1970, elles mettent l'accent sur l'argument de Klossowski selon lequel la sexualité ne se vit jamais comme une expérience spontanée et authentique vécue hors du système de représentation, d'illusions, de signes et d'autres objets interchangeables. (Tout au long de l'exposition, on remarque un anachronisme récurrent à la fois dans les travaux et dans les stratégies de présentation). La Monnaie Vivante a influencé L'Anti-Œdipe (1972) de Gilles Deleuze et Felix Guattari, L'Économie Libidinale (1974) de Jean-François Lyotard, et L'Histoire de la Sexualité (1976) de Michel Foucault, des ouvrages majeurs dans la pensée gay et de gauche de cette décennie. 

La video Party for Freedom (2013, commandée par Art Angel, UK) de Oreet Ashery est un collage hilarant de bouffonneries, d'orgies sexuelles et d'extraits de journaux télévisés. À travers la comédie et l'absurde, elle montre comment la logique de libération et d'amour libre des années 1970 a entretenu et été manipulée par les partis libertaires d'extrême-droite anti immigration dans les parlements hollandais et autrichiens. Contemplant paresseusement tout cela, les figures de Giles Round (Winter in New York, 1967, 2018) apparaissent comme étant en grève à perpétuité. Schtroumpfesques, elles sont perçues par certains comme un symbole de la coopération socialiste, et par d'autres comme des entités totalitaires. Quel qu'en soit le cas, la société Schtroumpf est presque entièrement masculine, indiquant peut-être que l'image du travailleur / prolétaire de- meure souvent masculine dans l'imaginaire politique. Et pourtant chaque sculpture est dotée de plusieurs orifices, rappelant le théoricien Guy Hocquenghem, qui voyait un potentiel démocratique dans l'érotisme anal car un trou ne différencie pas les sexes (ironiquement, cette théorie plaçait les gays en ligne de front de la question sexuelle). Récupérées de l'exposition précédente, intitulées « 1967 » - elles forment une blague d'artiste sur ces moments de continuité plutôt que de rupture dans l'Histoire. Le dessin de Beth Collar représentant croisé écœuré est basé sur le logo d'un tabloïde d'extrême droite du Royaume-Uni : le Daily Express - une figure ambivalente de l'aspect moralisateur de la « volonté ? » de libérer. 

Les éléments d'archives incluent des publicités pour Themroc (1973) de Claude Ferraldo, un film culte post-68 dans lequel un homme s'oppose à toutes les règles en quittant son travail, abandonnant ses collègues et délaissant le langage luimême. En résulte un homme des cavernes urbain - qui ne communique qu'à travers des grognements - sombrant dans le cannibalisme, l'inceste et le meurtre d'un policier, une image symbolisant le rejet de normes aussi ambivalentes et potentiellement solipsistes. À leurs côtés, « Activité Sexuelle : Normal », un magazine satirique sur le thème de la liberté sexuelle, publié par le très punk Bazooka Group en 1976, alors que la promesse d'une révolution sociale semblait incertaine. Souvent considérés comme d'une génération apolitique après 68, leur lutte contre les idées calcifiées, y compris celles des soixante-huitards euxmêmes, pourrait être vue de manière réciproque comme étant précisément dans l'esprit de cette époque-là. 

En remettant en question l'idée du désir comme étant nécessairement transgressif, transformateur ou libératoire, les travaux de cette exposition nous racontent également l'histoire d'amour de notre culture pour les notions d'action ou de pouvoir, particulièrement en relation avec les questions de sexualité. Ils offrent une complexification et une atténuation de la parfois virile question de révolution. 

 

- Paul Clinton